Au jardin des plantes…

(Une Nouvelle de JB Nortier, Milaë Samoho, publiée dans Short Stories (2014) , version©2025.)

Profite d’une belle journée d’été quelque peu nuageuse. L’air sera doux et quelque chose dans la lumière semblera t’inviter à l’aventure.

Tu avanceras dans des rues pavées, le château de la duchesse Anne sur ta droite ; et bientôt, la boutique du cordonnier disparaîtra derrière toi.

Tu prendras la première rue à gauche.
N’approche pas le petit chat noir sur le rebord de la dernière fenêtre : il est parfois grognon et ses yeux brillent comme deux éclats de nuit !

Passe devant l’auberge du palefrenier et tu arriveras à la grille de l’entrée ouest du jardin des plantes. Ne te précipite pas ! Franchis la cinq minutes avant l’heure de fermeture…

Tu te cacheras dans le fuseau du grand cyprès, celui sur ta gauche, profondément à l’intérieur. Attends patiemment que le gardien ferme la grille à clé. Puis compte lentement jusqu’à quarante-neuf.

Là, tu sortiras de ta cachette et emprunteras le chemin qui mène au bâtiment des serres. Surtout fais le moins de bruit possible et tu pourras surprendre Albert, le petit lézard vert qui finit sa sieste sur le mur sud de l’orangerie.
Ne le réveille pas ! C’est un grand bavard et tu ne pourrais plus t’en défaire. Profite quand même,  tu pourrais bien voir paraître un de ses rêves colorés.

Ensuite, ignore l’enclos des biches et oblique à droite en direction du jardin d’enfants. Tu t’approcheras doucement, et tu t’assiéras sur le banc vert sous le grand chêne liège.
Attends.
Sois patient et prie que la brise se lève…

Si dieux et déesses te sont favorables, tu la verras arriver dans la petite clairière derrière les balançoires. Svelte, athlétique, et plutôt jolie : c’est la jeune femme aux nuages !

Tu la reconnaîtras facilement, elle joue avec eux sur l’herbe rase. Cheveux aux vents, elle saute d’ombre en ombre en réalisant des figures incroyables. Ses fantastiques cabrioles te laisseront pantois…

Mais attention, prends garde qu’elle ne te remarque pas !

Sinon, déconcentrée, elle risquerait de se blesser ou, pire encore, elle viendrait à poser un pied dans la lumière : tu essuierais alors sa terrible colère ! Et là, tant pis pour toi, foudre et tonnerre sont ses alliés, la furie se vengera !

D’aucuns prétendent même qu’elle aurait le pouvoir de transformer les gens en nuage ; moi je n’y crois pas vraiment …

Mais reprenons.

Dirige-toi vers l’allée en graviers de rivière. Elle te mènera aux jardins à la française.
Ah ! N’oublie pas en chemin de passer à la roseraie où tu cueilleras deux des plus belles roses rouges ; rouges, tu t’en souviendras ! Et sans te piquer, s’il te plaît, car une seule goutte de sang te serait ensuite fatale !
Dans les allées géométriques, tu trouveras la statue de la sirène.

Allez, c’est facile, elle est à côté du bassin !

Approche-toi de la belle en granit rose, et dépose tes deux fleurs dans sa main droite. Eh ! Sans la toucher ! Résiste, je sais, la tentation grande…

Observe plutôt son sourire radieux qui se déploie… à l’intention du dauphin marbré de noir de l’autre côté du bassin.

Va le caresser. Il adore et bientôt, tu verras de magnifiques bulles d’eau s’élèver de son bec, légères et scintillantes, comme celles de ton enfance. Dans chacune, un arc-en-ciel apparaît.

Les choses t’apparaitront alors un peu…différentes. 

Qu’importe, concentre toi, et entends les infimes claquements des bulles quand elles éclatent ; un pur régal pour les oreilles… Il te faudra en percevoir six, et distinctement !
Et là, tu seras prêt.

Tu iras t’asseoir sur le petit muret devant le plus vieux des saules pleureurs. A nouveau tu attendras. Tu attendras sans bouger que la nuit tombe. La lune paraîtra, haut dans le ciel, ronde entre deux nuages.
Chut ! Pas un bruit !

Sinon ils disparaîtront comme par enchantement. Les vois-tu danser là-bas sous les buissons dorés, juste dans les rayons de lune ?
Observe comment leurs mouvements étranges sont lents, ronds et fluides, et leurs sourires formidables !

Moi, j’ai eu la chance une fois de les surprendre, presque par hasard, en me promenant à la nuit tombée ; un simple éternuement et ils s’étaient évanouis…


Une réponse à « Au jardin des plantes… »

  1. Magnifique!!!

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